L'audience
Jean-Marie Apostolidès
Les Impressions Nouvelles / coll. For intérieur
Roman familial
14.8 x 21 cm / 272 pages
ISBN 978-2-87449-053-8
2008
18 €
Disponible

De l’autobiographe au romancier

Au mois de mars de l’année 1957, un adolescent de 13 ans attend d’être reçu en audience privée avec ses parents par le pape Pie XII. Garçon très pieux, mauvais élève, il attend beaucoup de cette audience, et d’abord la confirmation de ce qu’il croit être une vocation religieuse. Confronté à l’attitude réaliste du Saint Père, le garçon a la révélation soudaine que tout est fausseté, mensonge et comédie. À son retour de Rome, il renonce à la prêtrise pour se diriger vers le théâtre. Cet événement, qui peut sembler anecdotique et privé, sert de point de départ à l’auteur pour dresser le portrait de toute sa famille ; il propose à cette occasion un tableau de la vie de province en France pendant un demi-siècle, dans ce qu’elle a d’étrange et de dérangeant. Peu à peu, l’autobiographe se transforme en historien, pour se muer enfin en romancier.

« Le sens véritable d’une ouvre se dégage lentement (même pour son auteur). Dans le cas de L’Audience, un texte travaillé à de multiples reprises, pendant de nombreuses années, sa signification profonde est à chercher autour de la notion de spectre. J’ai peu à peu pris conscience des fantômes qui me hantaient, par exemple celui de mon grand-père paternel – l’étranger ; j’ai tenté de saisir la place que cet aïeul avait tenue dans ma vie. Mais d’autres éléments, enfouis dans une partie plus obscure de la crypte, n’ont-ils pas également déterminé mon comportement à l’adolescence ? Il en va sans doute ainsi de la vocation sacerdotale de mon propre père, ou du souhait de celui-ci de devenir auteur dramatique. Ce sont deux fantômes que Paul Apostolidès avait transmis, dès l’origine, à son rejeton, à son fils aîné, avec la charge (écrasante pour ce dernier) de combler les désirs inassouvis du père. D’autres revenants enfin sont des spectres de la nation France. Par exemple, pour la génération des baby-boomers, le comportement des adultes pendant la Seconde Guerre mondiale. Les événements de 68 l’ont exorcisé, sans assigner de place franche à la collaboration.

Les spectres qui nous hantent ne tiennent pas qu’un rôle négatif dans nos vies. Ils forment le tissu intime de notre être. La voie qu’ils nous montrent comporte bien des embûches ; et c’est seulement grâce à des rencontres successives, qui se présentent à nous sous forme de double ou de madeleine, que nous parvenons à l’autonomie. À l’âge d’homme, notre liberté se négocie avec les spectres qui nous enchaînent plus ou moins étroitement. S’ils sont nos gardiens, nous pouvons néanmoins trouver avec eux des compromis.

Une fois qu’il a accepté cette dimension spectrale en lui, autour de lui, une fois qu’il connaît ses fantômes et qu’il s’est fait reconnaître d’eux, l’individu peut assumer pleinement la dimension mythologique de son moi. Il s’agit d’une projection de son être intime dans le temps et dans l’espace, dans l’épaisseur de la vie. Pour une société qu’on a définie comme une « société du spectacle », le moi mythologique constitue une instance individuelle autant que collective qui permet à l’homme de se (faire) connaître, et de survivre dans la jungle des villes. Il n’y parvient qu’en intériorisant en toute lucidité la trame fantomatique qui le métamorphose en personnage.

N’en va-t-il pas de même de l’ouvre d’art ? Elle aussi se construit à partir des ouvres passées qui ont modelé en profondeur la sensibilité de l’auteur. Un oil exercé peut retrouver, dans un texte, un film ou une peinture, des traces plus ou moins prononcées de cet héritage intellectuel et sensible. Ce sont les spectres indispensables à toute création. Convenerunt in unum, ils se liguent en un seul, ils s’unissent pour ne faire qu’une seule ouvre. Cette dernière n’accède à la visibilité, à la vie, qu’en faisant la part belle aux fantômes qui la hantent.

Je reprends à mon compte le terme de roman familial pour désigner ces ouvres spécifiques par lesquelles un auteur tente de prendre conscience de ses fantômes et s’affirme en même temps comme moi mythologique. La formule m’a été suggérée par Benoît Peeters. Partant de la définition de Freud, mettant également à profit les travaux de Marthe Robert, je souhaite associer à cette notion l’idée de fantôme d’Abraham et Torok. Pourtant, ces spectres ne proviennent pas uniquement de l’héritage familial. Dans la mesure où nous nous inscrivons dans une ville, dans un pays qui ont chacun leur histoire, ces instances nous transmettent d’autres fantômes qui s’agitent en nous. En se joignant à ceux que nous a légués notre famille, tous ces revenants viennent danser en nous la sarabande des spectres. Et c’est la présentation publique – sous forme de livre ou de spectacle – de cette danse infernale que je propose de nommer un roman familial. »

JMA, Stanford, 17 juin 2008

À propos de l’auteur

Jean-Marie Apostolidès

Jean-Marie Apostolidès est professeur de littérature française et d’études théâtrales à l’université de Stanford (Californie). Il est l’auteur de plusieurs livres dans le domaine de l’histoire culturelle, dont le Roi-Machine (Minuit), le Prince sacrifié (Minuit), Cyrano, qui fut tout et qui ne fut rien (Les Impressions Nouvelles), les Métamorphoses de Tintin (Flammarion, Champs), Dans la peau de Tintin (Les Impressions Nouvelles), Tombeaux de Guy Debord (Flammarion, Champs), Ivan Chtcheglov, profil perdu (Allia) et Héroïsme et Victimisation (Flammarion). On lui doit également un roman autobiographique, l’Audience, et un roman graphique, Konoshiko (en collaboration avec Luc Giard), tous deux aux Impressions Nouvelles.

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