rideau-valise
Françoise Thiry
M.E.O.
Roman
14.5 x 21 cm / 204 pages
ISBN 978-2-8070-0131-2
2017
17 €
Disponible

En 1966, un Boeing de la Sabena en provenance de Bujumbura débarque à l’aéroport de Bruxelles une fillette de six ans, tenant à la main une petite valise brune, que réceptionne un « Monseigneur ». Celui-ci emmène l’enfant, « candidate » à l’adoption.
Soulever le rideau, ouvrir le cadenas de la petite valise brune, c’est parcourir un trajet singulier imbriqué dans une histoire collective longtemps remisée au placard, un secret d’État et d’Église : l’arrachement forcé des métis, ces enfants de la honte nés sous la colonisation belge à l’heure des indépendances.
Tout au long du récit, la part cachée de la narratrice interpelle sa part « licite » dans l’espoir qu’un jour les deux se rejoignent. Le lecteur suit la lente métamorphose de l’enfant et l’amputation de sa mémoire jusqu’à ce que son combat farouche contre l’oubli, ses efforts pour « recoller » ses moitiés éclatées débouchent sur la découverte de son étonnante identité.
Une autofiction émouvante et lucide, qui nous montre à quel point une institution religieuse peut se placer au-dessus des lois et faire souffrir au nom d’une pseudo-morale dévoyée.

Extrait
Hiver 1966 : un Boeing 707 de la Sabena provenant de Bujumbura atterrit sur le sol belge.
Parmi les passagers, tu es là, unique enfant, âgée d’à peine six ans, à moitié endormie, tenant dans la main une petite valise brune. Tu descends en trottinant derrière une hôtesse de l’air en tailleur bleu, perchée sur de fins escarpins. Tu ne la quittes pas jusqu’à l’arrivée d’un homme portant une chemise blanche avec un drôle de col blanc qui lui serre le cou, un costume noir et, sur le revers de la veste, une petite croix en or. L’hôtesse salue « Monseigneur » avant de fendre la foule et de disparaître.
La main de « Monseigneur » saisit ta menotte. Il t’appelle par ton prénom, France, et t’entraîne sans mot dire dans les dédales de l’aéroport où des voix venues de tu ne sais où parlent dans une langue bizarre, où des gens ont tous une peau claire et des habits éteints, comme les morts. Sauf qu’ils bougent, qu’ils bougent tous très vite.
Pourquoi es-tu là ? Tu n’as jamais vu ce Monseigneur que tu dois suivre sans explication. Ce qui te fascine, ce sont ses cheveux orange, fins et lisses. Jamais tu n’en as vu de pareils. Tu es terrifiée. Le Diable t’a enlevée. Mais pourquoi ? Il t’emmène dans une Mercedes noire. Il t’assied à l’arrière, sur des sièges en cuir foncé, luisants, où tu glisses, agrippée à ta petite valise brune. Mais le diable pointe vers toi son gros doigt plein de taches de rousseur. Combien y en a-t-il sur sa main ? Et sur sa figure ? Peut-être en a-t-il partout ? Ce Monseigneur est-il très malade ? Il élève la voix. Tu comprends que tu ne dois toucher à rien. C’est quand même très tentant, ces boutons qui cliquent et claquent, ces vitres qui montent et descendent ; ce tableau de bord où des lueurs s’allument, s’éteignent, clignotent. Tu veux savoir si ce sont des lucioles. Mais les gros yeux verts te menacent dans le rétroviseur. Alors, tu te cales dans les sièges qui sentent une odeur de chaussures cirées, et qui crissent quand tes petites jambes
bougent.

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